Eve, coupable ou victime ?
Une relecture des premiers chapitres de la Bible hébraïque conduit à se poser cette question. En voici les raisons :
Le personnage traditionnel d’Eve
Tout commence avec la création symbolique par Dieu du premier Adam. Il est précisé qu’il est à la fois homme et femme donc androgyne (chapitre 1 de la genèse). Il s’agit bien d’un être primordial archétypique, autant que d’une référence à la nature duelle de tout être composé des principes masculin et féminin.
Si lors de cet acte premier, l’être féminin est bien présent, il n’en est pas pour autant expressément nommé ; seul l’est le nom masculin Adam. Eve commence donc sa carrière dans la discrétion et dans une position quelque peu marginale. A notre époque, certain(e)s qualifieraient cela de discrimination sexiste.
- Puis, vient la seconde naissance plus remarquée mais guère plus flatteuse.
En effet, alors qu’Adam naît du limon, mais de la main même de Dieu, Eve ne nait que d’une partie d’un autre être. Dès lors si sa matière est plus honorable, en revache sa venue en second lui conserve son image de personne secondaire.
De plus, elle est tirée d’un des côtes d’Adam, ce qui est aussi énigmatique que peu valorisant
- L’histoire se poursuit et s’aggrave par l’épisode de la consommation interdite par Dieu du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or, si Adam est bien complice de cette désobéissance, c’est cependant sa compagne qui en assume seule la responsabilité première.
Cette succession de circonstances négatives va se traduire pour notre ancêtre mythique par une double peine ; celle commune au couple (expulsion du paradis et souffrances multiples) et celle propre à la femme représentée par 4000 ans de misogynie, de dépendance, et d’infériorité de fait.
Or d’une réflexion approfondie portant sur le texte génésique, il ressort d’Eve une image très différente et réhabilitée.
En voici les arguments :
Le personnage revisité
- Par leurs différences tant physiques que psychiques, ni Eve ni Adam ne peuvent prétendre à une totale égalité de l’un par rapport à l’autre.
Il est par contre indubitable que, compte tenu de leur complémentarité qui est parfait et intangible, leur équivalence est totale.
- Une forte revalorisation d’Eve a lieu surtout à la suite des remarques suivantes :
- Adam est tiré du limon, tandis que sa compagne est issue d’un être humain.
- Une traduction défectueuse du texte d’origine parle de « côte » alors qu’il s’agit de côté. Or, le côté désigne la zone corporelle ou circule le pneuma divin (souffle ou esprit) par lequel Dieu insuffla la vie au premier homme mythique (pneuma a donné poumon).
Ainsi est signalé l’origine spirituelle d’Eve. Le principe féminin est en effet celui qui a le plus vocation a épouser et à se conformer aux attributs les plus précieux de Dieu : l’amour, le don, l’humilité, la beauté (ce qui n’implique pas qu’elle y parvienne toujours).
- Venant après Adam, Eve est comparable au fruit qui succède à la fleur et l’accomplit. Sur la voie de cet accomplissement, la femme joue vis-à-vis de l’homme un triple rôle d’initiatrice.
Sur le plan corporel, c’est elle qui enfante l’homme et non le contraire comme il est dit dans la bible.
Sur le plan psychique, c’est encore elle qui, par son apparition en second, crée les conditions de la conscience. Celle-ci en effet n’est possible qu’en présence d’un autre être jouant le rôle de miroir réfléchissant.
Au point de vue purement spirituel enfin, c’est encore elle qui ouvre la voie à l’amour et à la communion. Sans l’Autre, pas plus de conscience que d’amour.
Alors me direz-vous, pour Eve, tout cela est fort bien, mais qu’en est il de sa responsabilité dans l’apparition du mal ?
Ce problème peut être sinon complètement résolu, du moins largement relativisé, par le réexamen des chefs d’accusation reconnus par la tradition contre l’être féminin.
- Sa naissance dans le mythe à l’âge adulte ne change rien à son innocence et son ignorance du mal. Or la culpabilité est liée à la responsabilité et cette dernière à la pleine conscience.
- La prétendue interdiction divine de manger le fruit de l’arbre du milieu du jardin est ambiguë. Elle peut aussi bien s’interpréter comme un avertissement des conséquences (la mort) de la manducation du fruit. Or avertissement n’est pas interdiction. De plus, la pseudo interdiction divine attire l’attention et stimule la curiosité par le mystère qu’elle crée (cas de l’enfant à qui on interdit de mettre ses doigts dans la prise électrique et qui pour cela s’empresse de le faire).
- En tant qu’initiatrice de l’usage du mental, il était tout naturel qu’elle en manifestât les caractères à savoir : curiosité, désir, cogitations, attrait du risque et de l’aventure.
- S’il est vrai que l’initiative du mal effectif lui est imputable, on ne saurait lui attribuer son antériorité : le personnage tentateur de Satan en témoignage.
- Dans son mauvais usage du mental, Eve ne pouvait être retenue par Adam. En effet celui-ci avant l’arrivée d’Eve ne s’identifiait qu’à l’être. De ce fait, il ne pouvait contrevenir à sa nature neutre et innocente limitée à la connaissance du seul bien (d’où son étrange passivité dans cette affaire).
- Il est avéré que le mal peut être l’artisan de sa propre défaite, cela se produit par le biais des réactions, transformations, libérations et souffrances qu’il suscite. Le mal, c’est bien connu, secrète lui-même les anticorps qui finissent par le détruire. Il est indirectement l’artisan de sa transmutation en un bien supérieur (sur les plans de la conscience, de la force morale et de la sagesse).
Pour tout cela il a plus de probabilité de faire partie du plan divin que d’y être étranger.
- Enfin, en cumulant inexpérience et faillibilité des premiers êtres ainsi que potentialité préexistante du mal, ce dernier pouvait apparaitre comme inéluctable (tout ce qui est possible devant tôt ou tard se manifester).
Le Christ lui-même le déclare « le scandale (le mal) est inévitable, mais malheur à celui par qui le scandale arrive » (car il en paira les conséquences). De même il a été dit que c’est le mal notre ennemi qui est aussi notre plus grand ami (car sans son expérience, comment pourrions-nous le vaincre ?).
Conclusion
- Rien ne pouvant être en dehors de Dieu, la potentialité du mal est forcément en Lui (son effectivité n’étant imputable qu’à sa manifestation). Par ailleurs, ce qui est possible étant destiné à se réaliser, le mal était inévitable.
- La responsabilité des premiers êtres dans l’apparition du mal est donc très relative et limitée. C’est donc un motif de grande indulgence. Il devrait en être ainsi aussi longtemps que la conscience humaine n’atteindra pas le degré de maturité suffisant. Or, ceci ne peut être que le fruit des transformations psycho-spirituelles générées par le mal, ses épreuves et ses souffrances. Je crains que cette échéance ne soit beaucoup plus lointaine que l’humanité ne le croie et l’espère. L’état actuel du monde, après des milliers d’années de civilisation, le laisse malheureusement à penser.
- L’homme est redevable à Eve d’avoir subi le rôle de bouc émissaire, il doit pour cela lui accorder une totale réhabilitation doublée d’une reconnaissance sans fin.
- Ce travail de réparation morale et de progrès sociétal est à l’œuvre dans certains pays mais encore très insuffisant voire nul dans beaucoup d’autres.
- Sans doute ne sera-t-il achevé que le jour où l’être masculin prendra pleinement conscience de la part de féminin qui est en lui et qu’il lui accordera de facto la place qui lui revient de doit divin.
- Je pense que la formule bien connue « la femme (je dirais plutôt le féminin) est l’avenir de l’homme » doit être comprise dans le sens particulier ci-dessus. Autant dire que cette évolution souhaitable est encore lointaine et incertaine. La raison principale est qu’elle ne peut être initiée que par les hommes eux-mêmes et non par les femmes (qui elles, ont déjà parcouru un long chemin en direction de leur propre évolution).
Donc messieurs, mettez-vous donc au travail sans tarder, puisque dans l’acceptation de leur double nature, vos compagnes vous ont largement devancés.
Couplet final :
« Adam en perdit sa côte,
Eve fut mise de côté,
Et les deux vivant côte à côte,
Côte de maille fut tricotée.
Mais tous deux remontant la côte,
Ils ne feront plus qu’un au sommet. »
